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L'illusion de Monsieur Du temps (1 Décembre 2007)



Interview virtuelle de Monsieur Du temps :

Bonjour monsieur Du temps, merci de...

Monsieur du temps - Plus tard ! Il me faut du temps.

Il vous faut du temps pour écouter ?

Monsieur Du temps - Je sais très bien ce que vous allez me dire. Cette fois-ci J'ai été élu sur le désir du pouvoir d'achat et c'est vrai. Les citoyens attendaient une augmentation de leur pouvoir de consommation, moi j'attendais une augmentation de mon pouvoir tout court. Je n'y suis pour rien si les gens croient tout ce qu'on leur dit. En fait non ! Les gens cherchent un gourou, un messie, un dieu, qui pourra réaliser leurs désirs. Mon pouvoir consiste à croire et à leur faire croire que je suis le chemin qu'ils doivent emprunter et suivre pour atteindre leurs buts qui sont les miens. Ils sont incapables de vivre et d'agir sans rien attendre, de manière désintéressée, d'affronter leur propre sentiment de vide sans le fuir, comme moi. Heureusement sinon ils n'attendraient plus rien ni de moi ni d'un pouvoir ou d'une autorité quelconque et je me retrouverais face à mon vide personnel. Donc ils attendent que quelqu'un trouve les solutions et les réponses à leurs problèmes. Aujourd'hui c'est mon tour d'être le gourou du peuple parce que je leur ai promis de combler ce sentiment de vide qui taraude l'être humain, avec la possibilité d'obtenir plus de plaisir. Vous allez me dire que c'est vieux comme le monde et vous aurez raison mais c'est tout le travail de l'idéologue, du publicitaire et du marchand que de persuader les gens que le plaisir qu'il leur propose, religieux, politique ou matériel est la véritable solution à la détresse de leurs existences. 

Voulez-vous dire que vous n'êtes que le résultat de leurs propres illusions ?

Monsieur Du temps - Et de la mienne, mais enfin quoi d'autre ? Si les gens étaient  pleinement responsables d'eux-même, s'ils avaient la liberté de découvrir et de comprendre eux-même les enjeux de leurs vies auraient-ils besoin de se soumettre ou d'obéir à un chef quelconque ? Evidemment non ! Si les gens commençaient à se sentir responsable et être sensible à tout, à la souffrance du mendiant ou de l'exclu, à la situation de l'ouvrier ou de l'employé qui passe toute sa vie à effectuer les mêmes opérations répétitives, à la laideur de la corruption et de la violence, à la douleur des affamés et des guerres, que tout ces problèmes quotidiens deviennent les leurs, pourraient-ils continuer sans agir en attendant qu'un autre le fasse, chef ou autorité quelconque ?

Ce n'est pas certain du tout.

Monsieur Du temps - Effectivement ce n'est pas certain du tout. L'autorité de celui qui sait et qui impose quoi penser et comment faire s'effondrerait.

Ce serait une véritable catastrophe pour celui qui dépend du pouvoir qu'il a sur les autres. Assurément celui-là ferait tout pour empêcher un tel sentiment de responsabilité d'émerger. Il ferait tout pour contrôler et détourner la pensée et le regard des individus des véritables problèmes et de leurs causes. Il amplifierait leur peurs et leurs inquiétudes pour maintenir les regards dans les limites de sa volonté. Il pourrait aussi leur proposer des réponses programmées, des distractions et des jeux de toute sorte, des animations, même des débats où l'objectif seraient de maintenir les esprits dans le plaisir d'une compréhension, d'un changement ou d'une évolution purement verbale des problèmes. Pour celui-là plutôt intensifier la violence psychologique ou physique, plutôt la guerre que de regarder la question de l'autorité en face.

Violence est isme dans la pensée


Monsieur Du temps - C'est ça la rupture !

Pardon ?

Monsieur Du temps - Bah oui ! La meilleure garantie de la continuité d'une autorité face au mécontentement grandissant de ses adeptes c'est de faire croire que cette autorité n'est pas responsable de ce mécontentement ou qu'une autre forme d'autorité peut l'endiguer.

Qu'est-ce que ça a de nouveau ? Ca dure depuis des siècles.

Monsieur Du temps - Justement c'est tellement ancré que les gens y sont habitués. Vous connaissez beaucoup d'individus qui  n'agissent pas par habitude ? Ils suffit de leur faire croire que leur propre habitude est original, créatrice, un facteur de changement, de rupture. Ainsi sous couvert du changement vous amplifiez la tradition :

Ils ont l'habitude de travailler, vous leur imposez de travailler plus 
ils ont l'habitude de vouloir, vous leur imposez d'en vouloir plus
Ils ont l'habitude de consommer, vous leur imposez de consommer plus
Ils ont l'habitude de ne voir que la responsabilité des autres, vous leur imposez plus de coupables ailleurs
Ils ont l'habitude de la concurrence, vous leur imposer plus de concurrence
Ils ont l'habitude de se préoccuper de leur image, vous leur imposer de s'en préoccuper davantage
Ils ont l'habitude de se fier aux spécialistes, vous leur imposez plus d'experts
Ils ont l'habitude de l'autorité, vous leur imposez plus d'autorité
Ils ont l'habitude de la sélection, vous leur imposer plus de sélection
Ils ont l'habitude de choisir, vous leur imposez plus de choix
Ils ont l'habitude des difficultés, vous leur imposez plus de difficultés
Ils ont l'habitude de s'opposer, vous leur imposez de s'opposer davantage
Ils ont l'habitude de la violence, vous leur imposez plus de violence

Comme des bêtes exploitées ! Mais ça ne fait qu'entretenir les conflits que l'habitude engendre ?

Monsieur Du temps - Mais l'autorité et le pouvoir ne sont qu'habitude et tradition de soumission. La tache principale de toute autorité est d'entretenir cette habitude et de transformer le mécontentement, les révoltes par exemple, en une soumission encore plus forte. Les esprits sont conditionnés à l'idée que le temps est la condition du changement. Tout le monde ne réclame t'il pas du temps ou un Monsieur Du temps pour changer?

Voilà pourquoi aucune autorité, de quelque ordre qu'elle soit, ne peut véritablement rien changer, elle est en fait l'expression même de la tradition et de l'habitude de domination et de soumission. Elle ne peut que maintenir son illusion  de changement qui n'est en fait qu'une continuité plus ou moins ajustée, et justifier de son échec permanent par le temps ou le manque de pouvoir. L'autorité dit toujours : "plus tard vous aurez la liberté, plus tard vous aurez le bonheur, plus tard vous aurez la fraternité, plus tard vous aurez l'égalité, à manger et un toit pour tous, mais pour l'instant continuez d'obéir, de vous soumettre, de vous opposer et de vous déchirez, de vous tuer au travaille, dans les luttes ou à la guerre, à vous sacrifiez selon les volontés de votre guide".

Monsieur du Temps - bon je vous laisse. Je dois travailler à l'illusion  du temps.



© 2007 2010-Ludovic Doyard (écrivain indépendant)                                                 Mise à jour : mardi 6 juillet 2010